L’anthropologue Elsa Mescoli évoque la complexité du fait alimentaire. En effet, s’intéressant à l’alimentation en contexte migratoire, elle évoque le choix des aliments faits par les individus, mais aussi des communautés, en raison « des normes qui définissent ou négocient les appartenances, mais également [qui répondent] à des mémoires, à des désirs, à des imaginaires et à des règles de convivialités. L’alimentation se module sur des goûts et des dégoûts (Mescoli, 2018:53), lesquels sont en interrelation avec les odeurs (Politzer, 2018; Candau, 2016), en s’appuyant « sur des affinités socioculturelles » (Mescoli, 2018:53).
En effet, la nourriture incorporée, devenur une substance intime (Fischler, 2001:9) porte des significations et est chargée de symboles, tout en occupant un rôle social à travers notamment la commensalité (Mescoli, 2018:53; Douglas, 1979) et participe à rendre compte d’une place dans la société (Etien et Tibère, 2015:57).
La soupe de Susan
L’illustration qui suit permet de comprendre ce que l’alimentation peut véhiculer comme informations, puisque c’est au départ de vécus que l’anthropologie va proposer des connaissances spécifiques ou des manières de penser.
« Ah, je parie qu’il y a de la soupe dans ton thermo» !
« Oui, je l’ai faite hier soir avec des brocolis qu’il me restait ».
Susan explique avoir choisi le brocoli car c’est rapide à cuisiner. Elle a toujours aimé la soupe, elle adorait en boire au début de chaque repas chez sa grand-mère en rentrant de l’école. Aujourd’hui, elle savait qu’elle n’aurait pas le temps, entre le séminaire du matin et son retour au bureau à 13h30, d’aller acheter un sandwich. De plus, elle n’avait pas envie de manger quelque chose de froid. Ses mains sont gelées.
Alors… sa soupe, il y a ceux et celles pour qui, c’est un liquide vert fumant qui sent le brocoli.
Grâce à l’anthropologie, je comprends que sa soupe la relie à sa grand-mère ; aux souvenirs et aux apprentissages.
C’est son repas facile à emporter dans une journée rythmée qui évoque à la fois un temps de pause nécessaire, mais aussi, le corollaire, un temps de travail.
Le travail, la soupe l’évoque à travers l’isolation des bâtiments et de leur vétusté et du manque de budget de l’institution ressenti durant l’hiver. Mais La soupe évoque aussi la tactique que Susan déploie pour contrer le froid lorsque ses doigts lui font sentir que la température descend trop bas et que rester à la maison sous une couverture n’est pas une option pour payer son loyer à la fin du mois.
Finalement, il semble y avoir beaucoup dans le bol de soupe, en dehors de la matérialité du bouillon et du brocoli. Ce que Susan boit et raconte permet de comprendre que le choix de la soupe au brocoli est aussi lié à:
- une nostalgie gardée au chaud;
- un apprentissage familial passé qui sauve les journées compliquées;
- du temps domestique remplacé par du temps logistique;
- une promesse de temps dédié au travail;
- sous un toit mal isolé, dans une institution qui ne choisit pas de faire l’isolation la priorité de son budget
- au besoin de Susan de payer son loyer mensuel.
Tout ça.
Dans un bol, d’environ 300 ml de soupe.
Mescoli Elsa. Les recettes de l’Autre. Hommes & Migrations, 1311 |2015, mis en ligne le 1 juillet 2018. Disponible à l’adresse: http://journals.openedition.org/hommesmigrations/3258.
Politzer Nathalie. Education au goût. In Poulain Jean-Pierre. Dictionnaire des cultures alimentaires. Paris: Presses Universitaires de France, 2018, pp. 447-456.
Candau Joël. L’anthropologie des odeurs: un état des lieux. Bulletin d’études orientales, 2016, LXVI. Doi: 10.4000/beao.4642.
FISCHLER Claude. L’homnivore. Paris: Odile Jacob., 2001.
Douglas Mary. De la souillure. Paris: La Découverte, 2001 ( 1967).
Etien Marie-Pierre et Tibere Laurence. Alimentation entre deux rives. Hommes & Migrations, 1303| 2013, mis en ligne le 31 décembre 2015. Doi: 10.4000/hommesmigrations.2552.
